Vie privée : photos de bébé sur les réseaux, gare à la crise d’ado

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A une époque où les réseaux sociaux sont le royaume de la mise en scène, paradoxalement, pour nombre d’ados, il est important de maîtriser leur image et leur vie privée.

Ils sont ainsi nombreux à refuser que d’autres interfèrent, sans leur consentement. Y compris quand il s’agit de leurs parents et de photos publiées quand ils étaient encore enfants.

Des photos de bébé à la maternité, de fiston sur sa première trottinette, sur le pot, lors de son premier jour d’école, puis des années plus tard son premier diplôme à la main… Chercher à immortaliser chaque instant de la vie de votre progéniture, puis vouloir les partager avec sa famille et ses amis proches, c’est tout naturel. Pendant des décennies, les photos de nos enfants se transmettaient aux proches via de bons vieux albums photos. Pour prendre des nouvelles, il fallait s’écrire des lettres ou se déplacer physiquement. Désormais, avec les réseaux sociaux, il est possible de tout savoir sur le quotidien de nos bambins, à distance, juste en suivant la sorte de « carnet de bord » virtuel que leurs parents entretiennent, souvent sans s’en rendre compte.

Mais si archiver ainsi chaque instant de la vie d’un enfant peut paraître naturel, face aux réseaux sociaux, la donne a changé. Car ces plateformes peuvent entraîner une surexposition néfaste, voire risquée, de nos chères têtes blondes. Vous ne le réalisez peut-être pas, mais vos photos sont vues par des dizaines et des dizaines de personnes, et pas toujours par des gens proches – puisque vous avez probablement ajouté à vos « amis » Facebook ou Instagram, de vagues connaissances, croisées çà et là. Selon une étude américaine, vous n’avez même jamais rencontré 8 % de vos contacts Facebook. Et pour peu que vous ayez mis vos photos en mode « public », ou qu’il s’agisse de vos photos de profil, tout le monde, absolument tout le monde, peut y accéder – dont des prédateurs en tout genre, cachés derrière leur écran.

Selon une étude de la société de cybersécurité McAffee, 24 % des parents publient une photo ou une vidéo de leurs enfants, au moins une fois par jour sur les réseaux sociaux. Et s’ils sont 76 % à considérer que ces images pourraient se retrouver entre de mauvaises mains, ils sont aussi 61 % à estimer avoir le droit de les partager en ligne, sans le consentement de leur progéniture. Selon un rapport de 2018 du bureau du commissaire à l’enfance du Royaume-Uni, les parents postent en moyenne 1300 photos de leurs enfants avant qu’ils atteignent l’âge de 13 ans… ces derniers étant « les premiers cobayes de nos usages, sans que nous sachions quelles conséquences cette tendance pourrait avoir sur leur futur. »

Dans le même temps, les cas de clichés retrouvés sur des sites érotiques, pornographiques ou pédophiles ne manquent pas. Et comme le remarque Éric Delcroix, conférencier et spécialiste des médias sociaux dans l’Obs, « pour l’instant, si l’on ne connaît pas le nom de la personne, on ne pourra jamais la retrouver, mais avec la reconnaissance faciale, cela sera possible à partir d’une simple image. »

Ce n’est sans doute pas pour rien que Facebook songe, depuis déjà 4 ans, à avertir les parents qui partagent publiquement les photos de leurs enfants, avant la publication d’une photo. Jay Parik, vice-président de l’ingénierie du réseau social, expliquait ainsi en 2015 : « si je souhaite envoyer une photo de mes enfants en train de jouer dans un parc et que je n’ai pas remarqué que le partage est public, le système auquel on pense pourrait me dire: hey, attends une seconde, c’est une photo de tes enfants que tu montres d’habitude uniquement à ta famille, es-tu sûr de vouloir la partager en public ? » Ce n’est pas non plus un hasard si même la Gendarmerie nationale alerte, dans notre pays, les parents des dangers du partage de photos d’enfants sur les réseaux sociaux – notamment quand naissent des « défis » comme « Motherhood Challenge », qui consiste à poster des images de ses kids pour montrer que l’on est « fier » d’eux (ou parce que l’on cherche à les utiliser comme des faire-valoir ?).

« Internet n’est pas un album photo privé »

Mais plutôt que de « psychoter » en se focalisant sur les risques liés aux prédateurs sexuels, au fond assez anecdotiques face à ceux qu’encourent nos enfants dans la « vie réelle », et si le vrai danger, c’était le choc psychologique causé par la découverte, des années plus tard, de toutes ces photos et vidéos de soi-même, postées sans son consentement ? Quid, d’abord, du droit à l’image ? Si le code pénal (article  226-1) punit d’un an d’emprisonnement et de 45.000 € d’amende le fait de publier sur Internet une photo d’une personne sans son accord, a fortiori mineure ; mais que cette loi ne s’applique pas pour les parents car ils sont les « responsables » du droit à l’image de leur enfant jusqu’à leur majorité, n’ont-ils pas le devoir de respecter ce droit ?

Certains parents postent publiquement (donc sans limiter leur visibilité à un « cercle » restreint d’amis) des photos de leurs enfants, des fois par inconscience, mais aussi parfois par choix. D’autres, au contraire, font l’extrême inverse, et ne postent jamais rien sur leurs enfants, parce qu’ils désirent leur faire bénéficier, en ces temps où la vie privée est menacée de toute part, d’un peu d’anonymat. Une sorte de « droit à l’oubli » sur le Web – semblable à celle que nombre d’adultes réclament pour eux-mêmes, mais étonnamment, pas pour leurs propres enfants. Et puis, auriez-vous aimé, plus jeune, découvrir que toute votre vie d’enfant et d’adolescent était archivée, en ligne, sans que vous ayez la main sur ces innombrables photos et ces vidéos ? Si vous êtes né avant 1994, vous avez sans doute eu la chance de grandir sans que votre vie soit documentée sur les réseaux sociaux, à votre insu. Pourquoi pas vos enfants ?

Comme le rappelle le Fonds allemand pour l’enfance, « Internet n’est pas un album photo privé ». Facebook, par exemple, est à considérer comme un lieu public, et non comme un espace privé : selon la jurisprudence actuelle tout ce que vous postez est public, dès lors que vous avez plus d’une cinquantaine « d’amis », environ. Et quand bien même vous partageriez des photos dans un groupe privé d’une quinzaine de personnes, votre enfant n’aura peut-être pas forcément envie de cela – sachant que ces photos ne disparaîtront jamais réellement d’Internet. Et qu’ils pourraient être, plus tard, source de cyberharcèlement.

« Un quart des enfants nés en 2015 possèdent une identité numérique avant même de naître. De plus en plus de parents, en publiant des photos de leur progéniture, se sentent exister à travers eux. Il est plus facile d’acquérir des « likes » à travers la mise en scène de son enfant plutôt que par celle de soi-même. Mais la plupart des ceux qui publient des photos de leurs enfants ne sont pas mal intentionnés, ils sont juste désinformés. Ils n’ont pas conscience des conséquences qui peuvent pourtant être indélébiles, y compris sur les réseaux sociaux », remarque Thomas Rohmer, président de l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (Open).

Vos enfants risquent-ils d’être embarrassés par une photo ? Inquiets ? Anxieux ? En colère ? Selon l’étude de McAffee, seuls 19 % des parents s’en soucient. Or, les troubles psychologiques éventuels que pourrait créer une surexposition médiatique des enfants, dès le plus jeune âge, ne sont pas imaginaires. « Quand les photos se font trop nombreuses, trop esthétisantes, trop théâtrales, l’enfant est pris comme objet narcissique. Le risque pour lui de devenir un adulte qui se rejette lui-même plus tard, qui vit des passions douloureuses, parce que son image de soi est déséquilibrée, est grand », explique le pédopsychiatre Thierry Delcourt. « Mais bien sûr, il reste la possibilité pour l’ex-enfant de se révolter contre ses parents quand il devient pré-ado et ado », ajoute-t-il.

Identité numérique et droit à la vie privée

Parmi les adolescents actuels, nés entre 2004 et 2007 (les bébés de l’ère Facebook), certains commencent déjà à se rebeller, ou en tout cas à exprimer leur malaise. C’est un fait que plusieurs études ont conforté : les adolescents, bien qu’ils semblent insouciants, notamment sur Tik Tok, sont en réalité bien souvent soucieux de leur vie privée, en particulier sur les réseaux sociaux. Ils verrouillent leurs comptes, limitent la visibilité de leurs photos, surveillent ce qui est public et ce qui ne l’est pas. Alors imaginez le choc qu’ils peuvent ressentir en découvrant que leurs parents se sont un peu « laissés aller » pendant une bonne dizaine d’année, et leur ont créé, sans qu’ils le sachent et sans qu’ils aient pu la contrôler, une vraie identité numérique.

Selon des chercheurs de plusieurs universités américaines, les adolescents sont clairement « très préoccupés » par la façon dont leurs parents les « affichent » sur les réseaux sociaux, quand ces derniers le sont beaucoup moins. Au point que « trois fois plus d’enfants que de parents pensent qu’il devrait exister des règles » sur le sujet, et que de nombreux jeunes adoptent des stratégies d’évitement – comme, par exemple, cacher leur visage lorsqu’une photo est prise. Selon Stacey Steinberg, du Center on Children and Families de l’University of Florida Levin College of Law, « quand ces enfants atteindront l’âge adulte, ils verront l’empreinte numérique laissée dans le sillage de leur enfance. Et bien que la plupart d’entre eux s’en sortiront, certains pourraient s’y opposer. »

Et bien que le partage de certaines informations ou photos par les parents peut parfois être légitime, pour la chercheuse, « nous allons devoir trouver des moyens de concilier le droit d’un parent de partager son histoire et de contrôler l’éducation de son enfant, avec le droit à la vie privée de ce dernier ». Selon elle, « les parents s’immiscent souvent dans l’identité numérique d’un enfant, non pas parce qu’ils sont malveillants, mais parce qu’ils n’ont pas tenu compte de la portée potentielle et de la longévité de l’information numérique qu’ils partagent ».

Dans le magazine Fast Company, Sonia Bokhari, 13 ans, raconte être « tombée des nues », lors de son inscription à Facebook et Instagram, en constatant que sa famille avait posté à son sujet, dans son dos, toute sa vie durant. « J’ai réalisé que, bien que ce soit la première fois que je sois autorisée à être sur les réseaux, c’était loin d’être la première fois que mes photos et mes histoires apparaissaient en ligne. Quand j’ai vu les photos que ma mère postait sur Facebook depuis des années, je me suis sentie vraiment gênée et profondément trahie », explique-t-elle. L’ado découvre que tout le monde a accès « aux moments les plus gênants de son enfance, jusqu’à aujourd’hui », d’une lettre écrite à la petite souris à des « photos embarrassantes ».

Quand elle découvre ensuite le compte Twitter sur lequel sa sœur postait régulièrement des « citations » d’elle, Sonia Bokhari ressent « une véritable violation de sa vie privée ». Furieuse, elle demande à sa famille de ne plus rien poster sur elle sans sa permission. « Ma mère et ma soeur ont été sincèrement étonnées d’entendre ce que je ressentais. Elles ne soupçonnaient pas que cela puisse m’énerver car leur intention n’était pas de m’embarrasser mais de conserver des souvenirs de moi à un jeune âge. On alerte régulièrement les ados sur le fait que tout ce nous postons est permanent, mais les parents devraient aussi réfléchir à leur usage des réseaux sociaux, à la façon dont cela peut impacter la vie des enfants quand ils grandissent », note-t-elle.

À quand des jeunes attaquant leurs parents en justice, en découvrant ce qu’ils ont posté d’eux ? Une affaire avait beaucoup fait parler d’elle, avant de se révéler être complètement fausse : celle d’une jeune autrichienne de 18 ans ayant intenté un procès à sa famille, à qui elle reprochait de « lui avoir fait vivre un enfer en postant près de 500 photos personnelles » d’elle sur Facebook, en l’espace de 7 ans. Il s’agissait en réalité d’un cas imaginaire inventé par un avocat pour sensibiliser au droit à l’image – mais selon Thomas Rohmer, de l’Open, il ne devrait « pas être rare, dans un futur proche », de voir de tels cas devenir réels.

Enfin, dernier argument pour les parents qui hésitent encore à limiter ce qu’ils publient sur leurs enfants : poster des contenus sur sa progéniture, c’est aussi les transmettre à des entreprises et des annonceurs, qui ne manqueront pas de les utiliser. En partageant des photos, par exemple, vous autorisez la plateforme à les utiliser dans un cadre publicitaire…

Limitez juste ce que vous postez

Alors, que faire ? Plutôt que de suggérer aux parents de ne pas afficher du tout de photos de leurs enfants en ligne, Priya C. Kumar, chercheuse en sciences de l’information à l’Université du Maryland, conseille de « s’engager dans une bonne gestion de la vie privée ». Autrement dit, ne pas s’interdire de publier des contenus, mais juste faire preuve de discernement. Simplement réfléchir aux « types d’informations appropriées ou non », à partager sur son enfant en ligne. Et, également, communiquer ces préférences à ses amis et à sa famille, afin qu’ils fassent eux aussi attention.

D’autres conseils, de bon sens, seraient de bannir le mode public, de limiter la visibilité des publications (à un groupe très restreint de parents ou amis proches), et de poster autant que possible des images et vidéos positives et « neutres », qui signifient quelque chose pour ceux qui connaissent les intéressés, mais qui ne dévoilent rien, ou presque, aux autres. Enfin, pourquoi ne pas demander directement aux enfants (quand ils ont l’âge de comprendre, évidemment, donc à partir de 5-6 ans), leur consentement avant de partager quoi que ce soit sur eux ?

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