Quand parler d’une légende numérique incite au suicide : les dérapages du Blue Whale

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Le blue whale challenge (challenge de la baleine bleue), ce « jeu » suicidaire consiste à relever cinquante défis des plus sordides.

Des professionnels de la santé tirent la sonnette d’alarme et alertent sur la manipulation qui est faite autour de ce prétendu phénomène.

Ces dernières semaines, un phénomène apparu sur les réseaux sociaux russes a à nouveau fait l’objet d’un traitement médiatique particulièrement intensif, relayé de manière (inter)nationale avec l’appui de certains professionnels de la protection de l’enfance sur Internet et d’autres institutions. Le Blue Whale Challenge, défi aux apparences mortifères, a ainsi inondé l’espace médiatique, multipliant craintes, angoisses et réactions maladroites de la part des adultes que nous sommes.

La plupart des professionnels présents au contact des adolescents sur le terrain ont rapidement pu remarquer les incidences néfastes sur les adolescents de cette communication.

Nous souhaitons par cette tribune sensibiliser les professionnels et la communauté éducative élargie (parents, éducateurs, enseignants, soignants, animateurs, médias, etc.) à la nécessité d’une réflexion commune pour avoir des repères face au flou de ces situations nouvelles qui ne manqueront pas de se reproduire. Évitons de créer les situations que nous souhaitons tous éviter…

Pour comprendre, posons rapidement quelques éléments clés de ce qui se joue dans l’adolescence, période fondatrice de l’identité de chacun.

« Une période qui crée du trouble chez les jeunes mais aussi chez les adultes »

L’adolescence est une période complexe du fait de ses chamboulements corporels et psychiques faisant suite à la puberté. C’est une période qui crée du trouble chez les jeunes eux-mêmes mais aussi chez les adultes, renvoyant chacun à son adolescence, avec son lot de violences parfois contre soi, parfois contre les autres, son étrangeté, ses incompréhensions, ses expériences à faire, ses risques à prendre pour se sentir exister… De fait, l’abord du processus adolescent est sensible, pour l’adolescent et pour les adultes qui l’accompagnent à grandir.

Force est de constater avec les psychologues de l’adolescence que la majorité des adolescents traverse sans encombre majeure cette période, faisant appel à des ressources créatives pour trouver des solutions au tourment adolescent. Solutions pas toujours soutenues par les adultes, mais adaptées en fonction de ce que chacun ressent de son identité, de son corps, de ses projets, et surtout, du regard des autres. Une partie (1/10 environ) se retrouve toutefois dans des conduites inquiétantes, extrêmes, répétées, voire parfois pathologiques. Le processus normatif de l’adolescence inclut certains enjeux spécifiques, mis en exergue par Internet et ses outils.

En premier lieu, la morosité (Mâle, Braconnier) qui est intrinsèque à ce mouvement pubertaire, visible dans la « déprime » des adolescents, le désenchantement face au monde qui les entoure et à leur identité nouvelle. Cette morosité produit l’ennui, l’isolement, la tristesse de l’adolescence sans que cela soit forcément excessif. L’adolescent contre souvent ce ressenti par « de l’agir » sous de multiples formes.

En second lieu, l’adolescent est un individu social, pris dans des élans d’identification, en quête paradoxale de ressemblance et de différenciation pour se sentir exister : tout l’enjeu adolescent est de trouver place face aux parents et aux pairs. Une place « singulière », qui ne ressemble à aucune autre, mais qui peut se « coller » à ce que certains sont, pour s’en rapprocher tout en se distinguant.

« La révolution numérique : un décalage de valeurs entre générations »

L’adolescent de 2017 réalise ce travail de construction dans un contexte particulier : la transformation numérique de notre monde qui a complètement dépassé les enjeux purement techniques pour devenir un enjeu politique, démocratique et culturel. La génération des « millenials« , celle qui n’a jamais connu le monde sans Internet est de loin la plus utilisatrice de ces outils et autres applications contribuant à leur vie numérique.

Pendant que certains adultes s’alarment et regardent ces évolutions en tentant vainement de les retarder, cette fameuse génération ringardise notre monde, bien consciente du bouleversement en cours. Elle prend de la distance avec des adultes qui s’effacent peu à peu derrière leurs doutes et leurs propres fragilités. Cette révolution a creusé un nouveau fossé générationnel qui s’amplifie de jour en jour. Elle a induit un décalage de valeurs, Internet étant devenu une sphère d’influence bien plus importante, aux yeux de ces jeunes connectés, que nos références traditionnelles. En outre, le numérique bouscule notre rapport au temps, nous inscrivant dans une instantanéité aliénante qui tend à nous déshabiller de tout esprit critique.

« Même sans connaissance précise ni expertise, même sans passion, les adultes se doivent de réagir pour la sécurité de l’enfant »

Cette réalité numérique souligne le rôle des adultes et leur responsabilité. Normalement, les adultes prennent soin des enfants et des adolescents, les accompagnent dans leurs apprentissages, leur donnent les conditions d’une liberté « surveillée », guident et contiennent leurs expériences de vie.

Or, dans la société numérique, face aux outils technologiques, cette logique semble malheureusement ébranlée. Malgré tout, la communauté éducative élargie se doit de tout faire pour rester garante du cadre et de limites « contenantes » pour que les enfants et adolescents structurent leurs identités sans trop se mettre en danger. Même sans connaissance précise ni expertise, même sans passion, les adultes se doivent de réagir, d’intervenir, de dire ce qu’ils pensent être juste et ce qu’ils défendent avec les autres adultes pour la sécurité des enfants.

« Blue Whale Challenge : nos prises de position maladroites »

Or, des événements actuels montrent une défaillance dans cette relation normalement « sécuritaire ». Depuis le début de l’année, en France entre autres, la propagation du Blue Whale Challenge nous donne un excellent exemple de perte de repère des adultes entre médiatisation, information et prévention.

Face à un phénomène inquiétant, dans la réalité et dans la vie fantasmatique, des professionnels de l’enfance et de l’adolescence, et des associations ont porté à travers différents médias une parole répondant à une urgence, nécessitant un positionnement ni évident ni univoque. Aussi, le Blue Whale Challenge a connu un essor, outre via les réseaux sociaux des adolescents, dans la presse traditionnelle, ayant amené à une diffusion massive d’informations souvent ambivalentes.

L’emprise et le défi du Blue Whale Challenge ont finalement touché leur but en fascinant aussi les adultes, cherchant paradoxalement à protéger et alerter par des discours communs. Nous pouvons déplorer l’engouement des professionnels et associations face au Blue Whale Challenge, amenant à la fois des informations précises sur le challenge et une dramatisation excessive : d’un côté, liste des défis diffusés à maintes reprises, nouveaux défis injectés par les adultes, rappel d’anciens défis démodés, images chocs sensationnelles, messages d’alerte jouant au même niveau que le contenu du challenge ; de l’autre, négligence du processus adolescent non différencié des conduites spécifiques morbides en lien avec le Blue Whale Challenge.

Certains adultes, voire professionnels, pour ne pas paraître dépassés par le numérique, se sont mis en rivalité avec les adolescents et se sont improvisés experts sur base de rumeurs, sans même prendre le temps de vérifier les informations à propos desquelles ils sont interpellés.

Avec un peu de recul, nous souhaitons nous interroger ensemble sur nos prises de position maladroites. En agissant, « dans l’immédiateté », comme Internet nous y incite, sans réflexion collective, nous, adultes, nous mettons au même niveau de pensée que les adolescents, alors qu’eux se construisent et doutent, face à des adultes qui normalement réfléchissent et rassurent.

L’exemple du Blue Whale Challenge nous questionne quant à la responsabilité des adultes qui semblent avoir rendu possible une mise en danger grave, allant jusqu’à la mise en acte de tentatives de suicide chez certains adolescents vulnérables. D’autre part, pointe une inquiétude croissante des parents méconnaissant les enjeux de l’adolescence, pouvant banaliser certaines manifestations et, à l’inverse, pris de panique pour leurs enfants, s’inquiéter d’autres conduites simplement adolescentes.

« Ne sommes-nous pas en mesure de nous appliquer nos propres préceptes ? »

Ces exemples illustrent parfaitement la difficulté de la diffusion de ce type de messages et le danger d’une sur-médiatisation pour lesquels la frontière entre information et prévention est plus que ténue. Alors que ces dernières années, les campagnes de prévention stigmatisantes concernant les pratiques numériques des enfants et des adolescents ont tendance à se multiplier, ces derniers événements viennent nous rappeler, s’il en était besoin, que nous devons, en tant qu’adultes référents, être garants d’une certaine exemplarité.

La plupart des campagnes de communication à destination des jeunes insistent sur : « je réfléchis avant de publier ! » Ne sommes-nous pas en mesure de nous appliquer nos propres préceptes ? Aussi, comment communiquer avec prudence sur ces sujets, que ce soit dans la presse, dans les écoles, à la gendarmerie, dans la rue, ou encore dans la sphère familiale ?

« Pour une réflexion éthique »

En tant que professionnels et adultes responsables, nous réitérons la demande (communiqué de presse PAPAGENO, 02/04/2017) de limitation et de réflexion autour de ces campagnes d’information et de ces prises de parole « d’experts ».

Nous souhaitons, suite à ces différents constats et pour éviter une répétition de ces événements qui mettent en danger nos enfants et adolescents, engager une vraie réflexion à l’échelle nationale avec l’ensemble des professionnels, médias et institutions qui le souhaitent. La place des discours adultes par rapport aux informations véhiculées sur les réseaux sociaux, initiateurs, limiteurs ou modèles, est vraiment à réfléchir sans tarder, pour aider les adolescents à grandir et pour soutenir la parentalité. Le numérique bouscule notre rapport au temps, mais si pour une fois justement, dans l’intérêt de nos enfants, nous prenions le temps ?

Pour participer à cette réflexion collective et porter des propositions, rejoignez-nous : ethique.numeriquelab@gmail.com

Marion HAZA, psychologue, Maître de conférences, Université de Poitiers, Présidente d’ARCAD, secrétaire générale du CILA.
Thomas ROHMER, Expert en protection de l’enfance et numérique, Haut Conseil de la Famille de l’Enfance et de l’Âge (HCFEA).

Premiers signataires :
Amina ABDELKRIM, psychologue, Centre Hospitalier Charles Perrens, Bordeaux, Unité d’hospitalisation pour enfants et adolescents (UPSILON) et CMPEA Bordeaux centre
Dr Valérie ADRIAN, Psychiatre de l’enfant et de l’adolescent, Bordeaux, membre de la SFPEADA, d’ARCAD et de la SMP
Frédéric ANTUNA, Psychiatre. Addictologue, CSAPA Agora Angoulême. Centre Hospitalier Camille Claudel
Association ARCAD (Association de recherche clinique sur l’Adolescence)
Mirentxu BACQUERIE, directrice EPE IDF, Fil Santé Jeunes.
Jean-Claude BARBEAU, Psychologue clinicien CH Henri Laborit Poitiers, Président de Cré-Action Psy‌
Joan BERNAUD, Psychologue, CSAPA Agora – Consultations Jeunes Consommateurs, Angoulême
Antoine BIOY, professeur de psychologie clinique et psychopathologie, université de Bourgogne
Frédéric BOUET, Coordonnateur – L’Agora-MDA, Maison Des Adolescents des Deux-Sèvres 
Dr Michaël BRUN, psychiatre, Bordeaux
Laetitia CANTON, psychologue, association Rénovation, Bordeaux
Dominique CHEDAL-ANGLAY, Directrice d’Institut Thérapeutique Educatif et Pédagogique, Libourne
Patrick COTIN, Maison des Adolescents
Carmen CUESTA, PJJ, UEMO Bordeaux
Dr Marc DELORME, psychiatre, pôle aquitain de l’adolescent, centre Jean Abadie, CHU de Bordeaux.
DESCARPENTRIE Simon, Acteur Clown Compagnie Les Decalous, directeur d’une maison d’enfants 
Dr Olivier DOUMY, Psychiatre, Praticien Hospitalier, Service CERPAD, CH Charles Perrens, Bordeaux.
Jean-Luc DOUILLARD, psychologue CH de Saintonge. 
Florent FAUGERE, psychologue, docteur en psychologie, chargé de cours à l’université de Bordeaux.
Dr FONT LE BRET Brigitte, Psychiatre Expert près la Cour d’Appel de Grenoble
Jean-Luc GASPARD, psychologue, psychanalyste, Maître de conférences, Université Rennes 2
Pr Ludovic GICQUEL, Chef du Pôle Universitaire de Psychiatrie de l’Enfant et de l’Adolescent, Médecin – Coordonnateur du CRA Poitou-Charentes, Unité de Recherche Clinique – CAPS, Centre Hospitalier Spécialisé Henri Laborit, Poitiers
Dr Erick GOKALSING, Psychiatre des Hôpitaux, CUMP Océan Indien, LE PORT, Île de La Réunion
Sandrine GUILLEUX-KELLER, psychologue clinicienne, thérapeute familiale, Bordeaux
Pr Philippe GUTTON, psychiatre, Psychanalyste, Fondateur de la revue Adolescence, Président du GREUPP.
Roberte HAMAYON, RH anthropologue, prof. émérite Ecole pratique des hautes études, Sorbonne, Paris.
Association HEBE (Adolescence psychanalyse et sciences affines), Tours
Dr Anne JOLY, psychiatre, Bordeaux et Pons
Pascal-Henri KELLER, Professeur émérite, Université de Poitiers. Psychanalyste
Dr Chantal LABADIE, médecin psychiatre, membre d’ARCAD. 
Jocelyn LACHANCE, socioanthropologue de l’adolescence, docteur en sociologie de l’Université de Strasbourg et en sciences de l’éducation de l’Université Laval, membre de l’Observatoire jeunes et société de Québec, codirecteur de la collection  » Adologiques  » et président de l’association Anthropoado 
M° Martine LAFITTE-HAZA, avocat, barreau de Mont de Marsan
Vanessa LALO, Psychologue clinicienne spécialisée dans les pratiques numériques
Dr Jean Yves LE FOURN, Pédopsychiatre, Psychanalyste, ancien Chef de service du Centre  Oreste,  Membre  du CILA,  Membre  du  Séminaire  de Recherche  de  la  Revue  Adolescence,  Membre  fondateur  et Président d’Honneur de l’Association Hébé
Maison Des Ados : Maison de Solenn, Paris
Pr Marie Rose MORO, Professeur de pédopsychiatrie Paris Descartes et chef de service de la Maison de Solenn
Jean-Philippe MOUTTE, Psychologue clinicien, Chargé d’enseignement en psychologie, CHU (Pôle aquitain de l’adolescent) et Université de Bordeaux.
OPEN (Observatoire de la Parentalité & de l’Education Numérique)
Laure PAYRE, psychologue clinicienne, Centre de Santé Mentale Infantile, ITEP Rive Gauche Bordeaux.
Maja PERRET-CATIPOVIC, Psychanalyste, Société Suisse de Psychanalyse, Directrice de l’Office Médico-Pédagogique de Genève, Suisse.
Nathalie PETIT, Psychologue Clinicienne, CSAPA-CMP Agora, Centre Hospitalier Camille Claudel
Romain PETITJEAN, psychologue clinicien en protection de l’enfance, Poitiers
Stéphane PINCHON, psychomotricien, psychologue clinicien, Bordeaux.
Dr Rémy PUYUELO, Pédopsychiatre, Psychanalyste (SPP), Rédacteur en Chef Revue Empan, Membre de la Société Européenne de Psychanalyse de l’Enfant et de l’Adolescent (SEPEA)
Gerassimos STEPHANATOS, psychiatre, pédopsychiatre, psychanalyste membre du Quatrieme Groupe (O.P.L.F), Président de l’Association d’études psychanalytiques de l’adolescence Enivos, Grèce.
Arnaud SYLLA, psychologue, centre Oreste, Tours, Association HEBE
Dr Philippe-Pierre TEDO, psychiatre, pôle aquitain de l’adolescent, centre Jean Abadie, CHU de Bordeaux.
Serge TISSERON, psychiatre, psychanalyste
Xanthie VLACHOPOULOU, psychologue, maître de conférences Paris Descartes, Institut du Virtuel IVSO

 

23 JUIN 2017  – PAR LES INVITÉS DE MEDIAPART – LE BLOG DE LES INVITÉS DE MEDIAPART