DÉCRYPTAGE – Lors de sa conférence de rentrée, la ministre de l’Éducation Élisabeth Borne a annoncé vouloir lutter contre l’usage du portable au collège. En France, les enfants en reçoivent un en moyenne à 11 ans, un âge jugé trop précoce par de nombreux experts.
«Garantir qu’aucun collégien n’utilise son téléphone portable au sein de l’établissement». Quatre jours avant la rentrée scolaire, la ministre de l’Éducation nationale Élisabeth Borne a aussi fait sa rentrée des classes en tenant une conférence de presse pour dérouler la feuille de route de son ministère pour l’année 2025-2026.
Dans le viseur de l’ex-première ministre : limiter au maximum l’usage du téléphone portable au collège et celui des réseaux sociaux. «L’enjeu des écrans est un enjeu de santé publique, un enjeu de santé mentale dont nul ne peut nier les effets», a martelé la ministre, qui en a profité pour rappeler le lancement du dispositif «portable sur pause» à la rentrée, et ce alors qu’une loi interdit déjà les mobiles au collège depuis 2018. La mise à jour des outils numériques comme Pronote sera également suspendue le soir et le week-end, a annoncé Élisabeth Borne.
Derrière ces annonces qui visent à endiguer l’invasion du numérique à l’école, se pose en filigrane la question de l’âge à partir duquel les enfants sont suffisamment mûrs pour disposer d’un téléphone. En France, les enfants recevraient leur premier smartphone à l’âge de 11 ans et quatre mois, selon une étude de l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique datée d’octobre 2024 – un âge qui a légèrement reculé ces dernières années, puisqu’une étude de Médiamétrie situait cette moyenne un peu avant dix ans. Un âge que de nombreuses associations considèrent cependant trop précoce.
Pas de smartphone avant 15 ans
«J’ai tendance à dire qu’il faut donner un smartphone le plus tard possible à son enfant, pas avant l’entrée au lycée. C’est certes un outil extraordinaire pour aller vers le monde, mais il peut aussi entraîner l’enfant à se renfermer sur lui-même. Il faut qu’il soit d’abord capable de s’en servir, et d’en comprendre les dangers», affirme d’emblée la psychologue pour enfants Lénaïg Steffens. Une commission mandatée par Emmanuel Macron avait d’ailleurs publié un rapport «Enfants et écrans, à la recherche du temps perdu» en avril 2024. Le rapport y proposait 29 mesures, parmi lesquelles l’interdiction d’écrans avant trois ans, un usage limité jusqu’à six ans et modéré par la suite. Il préconisait en outre de ne pas donner de téléphone portable avant onze ans, de ne pas en fournir un avec un accès à Internet avant treize ans et de limiter l’accès aux réseaux sociaux à partir de quinze ans, en favorisant les «réseaux éthiques» – sous-entendu, des réseaux ne proposant pas de contenus offensants ou n’entraînant pas d’addiction (comme Blue Sky ou Mastodon).
Par ailleurs, une autre étude parue en 2025 dans la revue universitaire intitulée Journal of Human Development and Capabilities et menée sur 100.000 jeunes à travers le monde montrait que ceux ayant reçu un smartphone avant 13 ans présentaient davantage de risques de pensées suicidaires, d’agressivité, de troubles du sommeil, d’estime de soi réduite ou encore de difficultés à réguler leurs émotions.
Des alternatives existent
Mais Lénaïg Steffens rappelle aussitôt que chaque situation est différente : «L’octroi d’un tel outil dépend du contexte familial et géographique : si les parents sont séparés, s’ils vivent loin ou non de leur enfant et doivent communiquer avec lui, si l’enfant doit prendre les transports pour se rendre au collège…» Dans les faits, l’achat d’un téléphone pour son enfant constitue souvent pour l’adulte une forme de «réassurance parentale, complète le directeur de l’Observatoire de la parentalité et du numérique Thomas Rohmer. Les parents perçoivent de plus en plus l’univers comme hostile et dangereux», et veulent donc garder un lien constant avec leur enfant.
Il ne s’agit alors pas d’interdire strictement le portable aux mineurs, de «nier le besoin qu’ils en ont. Mais simplement d’en définir les modalités», poursuit ainsi Lenaïg Steffens. D’autant que des alternatives existent. «Il y a de nombreux téléphones qui ne permettent pas l’accès aux réseaux sociaux. Cela permet à l’enfant d’être en lien avec les autres sans être exposé à ce qui reste le point de vigilance central : les réseaux sociaux», expose Lenaïg Steffens. Thomas Rohmer pose cependant sur ces outils un regard plus critique. Pour le directeur, cette solution hybride peut symboliquement apparaître comme «un manque de compréhension de la part du parent, dont l’enfant n’a évidemment pas envie d’un téléphone à clapet, mais plutôt d’avoir du lien avec ses amis». Dans cette optique, il s’agit plutôt de proposer à ce dernier un accompagnement éducatif encadré, via un contrôle parental, une limitation d’accès aux réseaux sociaux. «Il faut que le téléphone soit un outil d’aide à l’autonomisation de l’enfant, pas qu’il devienne un fil à la patte», préconise Thomas Rohmer.
Redynamiser la vie familiale
La question de l’usage du téléphone dépasse d’ailleurs celle de l’âge, puisqu’elle touche aussi aux relations familiales. «De nombreux parents se plaignent de l’addiction qu’entretient leur enfant avec son téléphone. Mais il faut comprendre que cet outil n’est pas source de conflit : il ne fait qu’exacerber des tensions déjà existantes.» En d’autres termes, si un adolescent s’enferme dans sa chambre avec son portable, la solution consiste alors à proposer des activités qui l’intéressent pour qu’il s’en détache. «Il faut redynamiser la vie familiale, faire vivre les liens», recommande Lénaïg Steffens. Ces efforts permettraient également de battre en brèche l’argument selon lequel un élève serait coupé de ses amis sans téléphone. «À cela, en tant que parent, il faut répondre qu’on peut inviter ses amis, lui organiser une sortie… Le lien amical peut s’entretenir d’autres manières.» Et la psychologue de faire valoir une évidence parfois oubliée : «Le désir d’un enfant d’avoir un portable ne doit pas constituer l’argument principal pour lui en donner un. Les parents, rappelons-le, sont là pour décider ce qui est bon pour leurs enfants.»